Synopsis

Lachute de Fukuyama

Dans plusieurs aéroports à travers le monde, les nouvelles des attentats du 11 septembre 2001 se diffusent en désordre. Les vols sont annulés. Les voyageurs bloqués (le Choeur) doivent attendre. Certains paniquent, d’autres prient, d’autres pleurent ou appellent leurs proches. Impuissants, ils assistent au déluge d’images qui arrive de New York via les chaînes américaines. Parmi eux, cinq voyageurs se détachent. Une vieille folle hante les zones de non-droit de l’aéroport. Elle est la voix des morts, des disparus. La voix de ce XXIe siècle de furie et de foi qui commence ; ce siècle qui, comme elle le dit, lui prend « ses enfants » : soldats, combattants, moudjahidin, victimes, kamikazes… Oscillant entre anglais et arabe, elle entend les voix des « oiseaux » de New York qui, ce matin-là, sautent des tours du World Trade Center. Pendant ce temps, à l’aéroport de Milan, un technicien de surface (italien) a la charge de nettoyer les halls des départs et des arrivées. Assis sur sa machine à polir le marbre, il va et vient entre les voyageurs et voit « son » aéroport se couvrir des déchets de l’attente. Car les voyageurs campent, mangent, boivent, en espérant que leurs avions repartent. Dans un autre aéroport, devant le business lounge, des journalistes guettent le professeur Francis Fukuyama : ils veulent l’interpeller, saisir ses réactions : l’Histoire est-elle relancée ? Fukuyama, qui a été l’un des principaux acteurs de la révolution néo-conservatrice aux États-Unis, conseiller de George W. Bush, est lui aussi bloqué. Il doit rejoindre Washington, mais il ne peut pas. Épaulé par une hôtesse mélancolique, il se rappelle son engagement passé, sa célébration répétée de l’Amérique libérale, et se demande comment il a pu être si aveugle à « la longue histoire de la honte américaine ». L’hôtesse tente de le calmer, puis est ramenée aux souvenirs du jour où son fils l’a appelée : « Maman, allume la télévision ! Allume la télévision ! » Les États-Unis sont frappés au cœur. Tout est interrompu : le temps, la raison, la mémoire. Fukuyama va-t-il reconnaître sa faute ? Lorsque, sur les écrans de l’aéroport de Schönefeld, à Berlin, les visages des terroristes Ziad Jarrah et Mohamed Atta apparaissent, un ancien étudiant de Hambourg se souvient de ses années universitaires. De père égyptien, il a grandi en Allemagne et reconnaît soudain ses camarades. Il évoque la difficulté de réconcilier ces images de démesure et les visages de ceux qu’il fréquentait à la mosquée Al-Quds…

 

 

Thème et temps

La Chute de Fukuyama, un travail sur l’irreprésentable, la catastrophe et le rapport de l’homme à l’Histoire. Le temps de l’opéra se déploie simultanément avant, après, pendant les attentats du 11 septembre 2001. Entre le rêve d’une paix éternelle et le retour de la guerre, entre la mémoire du 20e siècle et la fiction générale du 21e siècle. Dans plusieurs aéroports du monde, le trafic est interrompu. Les derniers vols se posent. Les voyageurs attendent. Lieux par excellence des flux, les halls d’enregistrement se figent. Les déchets de repas, les rebuts de l’attente s’accumulent. En plusieurs langues, les voyageurs suivent l’Histoire se dérouler au loin, sur les écrans-plasma devant lesquels ils errent. Entre effroi, bégaiement et folie, ils méditent sur les premières années du 21e siècle : années de la guerre, où le réel a pris la forme d’une fiction totale. Ils voudraient agir sur l’Histoire, s’y relier, mais ils ne peuvent rien.