FRANCIS FUKUYAMA

Fukuyama est le politologue américain qui a écrit La Fin de l’Histoire et le dernier homme. Devenu une figure de la culture populaire, il incarne à lui seul les dernières années du 20e siècle – le refrain de « la fin » – et l’espoir naïf, illusoire, né de la Chute du Mur de Berlin, en une paix libérale, américaine, dans un monde transformé en Grand Marché. Fukuyama, coincé dans un « business lounge », assisté par une hôtesse mélancolique, voudrait rejoindre Washington, mais les attaques du 11 septembre le contraignent à attendre, alors que des journalistes l’assaillent… La langue du professeur Fukuyama est l’anglais, mais une langue oubliée le hante : le japonais de son père, de sa mère.

LA PYTHIE

Elle est «la mère universelle », celle qui porte la douleur de la séparation. Folle, elle erre dans les halls de l’aéroport. Elle est la « récitante » du siècle qui commence, la voix de la démesure et de la compassion. Elle entend les voix de ceux qu’elle nomme : « les oiseaux de New York », ceux qui sautent des tours pour échapper aux flammes. Son personnage est inspiré des mères irakiennes qui ont tendu la main aux mères américaines des victimes du 11 septembre 2001. La langue de la Pythie oscille entre l’anglais et l’arabe.

LE « JANITOR »

Simple « Janitor » de l’aéroport-monde – dans la Chute de Fukuyama, il travaille à la Malpensa, à Milan – le technicien de surface conduit la machine à polir le marbre pour nettoyer les halls des arrivées, des départs. C’est un italien populaire, un type argotique, qui vient des Pouilles et se plaint de voir son oeuvre – les grands halls si propres, si lisses – salopée par les déchets de l’attente, les voyageurs qui mangent et dorment par terre, en attendant que les vols repartent. Manutentionnaire, bègue, il est la voix de l’impuissance, de l’effroi, face à une Histoire qui lui échappe infiniment. La langue du « Janitor » est l’Italien.

L’HÔTESSE DE L’AIR

Le jour du 11 septembre 2001, elle était en escale à Istanbul. Originaire d’Allemagne de l’Est, elle a connu le temps de l’ouverture, des premiers vols vers l’Ouest. Ce jour-là, elle était partie se promener sur le pont de Galata, au moment où son fils l’appelle, effrayé. Elle entend derrière lui des cris : « Mon Dieu ! Mon Dieu ! » La ligne est coupée. Dans l’ancienne Grand’Rue de Pera qu’elle remonte à la hâte pour rejoindre son hôtel, elle voit des passants rassemblés devant une vitrine de téléviseurs. L’un d’eux crie : « Death to America ! » Elle ne comprend pas ce qui se passe… La langue de l’Hôtesse oscille entre l’anglais « d’aéroport » et l’allemand.

L’ETUDIANT DE HAMBOURG

L’ancien étudiant de Hambourg est d’origine égyptienne. Il vit en Allemagne. Il est inspiré de Mounir Motassadeq, marocain d’origine, condamné à 15 ans de prison, qui fut l’un des compagnons de ceux qui participèrent et organisèrent les attentats du 11 septembre 2001. Le personnage de la création est celui qui peut dire : « Je les ai connus ! Je suis passé à l’appartement de Marien Strasse et j’étais là, à la mosquée Al Quds, au mariage de Ziad Jarrah (ici, en photo)» Lorsque les attentats du 11 septembre surviennent, il s’apprête à retourner voir sa famille, mais les vols sont bloqués…
La langue de l’Etudiant de Hambourg est l’Allemand et l’Arabe.

LE CHŒUR DES JOURNALISTES, DES VOYAGEURS

Au fil de l’opéra, le Chœur se forme et se déforme. Il est la voix des voyageurs, mais aussi la voix des journalistes et des média. Figure très classique du Chœur antique, il dit la tragédie en train d’avoir lieu, reprend les paroles des journalistes, le jour du 11 septembre, mais aussi, incarne l’opinion, celle des voyageurs qui attendent, bloqués, dans les aéroports du monde. Au moment de la confrontation avec Fukuyama, il tend à devenir la voix du procès : le procès d’un intellectuel dans l’Histoire, qui a soutenu la guerre – “the global war on terror” – et qui a choisi, à chaque instant de sa vie, le parti de la puissance, de la force, et de l’hégémonie américaine.